Musée du logement populaire

Migrants dans le logement ordinaire: modes d’accès, appropriation des intérieurs et patrimonialisation
Les membres du projet

Projet porté par Emmanuel Bellanger, Muriel Cohen et Charlotte Vorms (CHS).
Projet bénéficiant du soutien financier de l’Institut Convergences MIGRATIONS porté par le CNRS, portant la référence ANR-17-CONV-0001

L’association pour un musée du logement populaire milite depuis 2014 pour la création d’un musée qui mette en valeur l’histoire de la banlieue ouvrière parisienne au XXe siècle, à travers la reconstitution de la vie de ses habitants. Le projet de recherche intitulé « Migrants dans le logement ordinaire », financé par l’IC Migrations,  est le fruit d’un partenariat entre l’AMULOP et le CHS des mondes contemporains, qui vise à préfigurer le musée du logement populaire.

Ce projet de recherche vise à mieux connaître un aspect méconnu du logement des migrants en banlieue parisienne : l’habitat “ordinaire”, au sens de “non-spécifique” (foyers, bidonvilles, cités de transit…). Il repose sur l’étude approfondie et pluridisciplinaire de quatre immeubles situés à Saint-Denis et Aubervilliers. Cette échelle micro vise à analyser au plus près les façons dont les nouveaux venus, qu’ils soient originaires de province, des colonies ou de l’étranger, accèdent au parc ordinaire dans un territoire où le marché du logement est en tension, à appréhender leurs modes d’habiter et enfin à se pencher sur la patrimonialisation de cet habitat et de la mémoire de ses habitants. Il s’agit ainsi d’interroger les normes dominantes auxquelles les migrants doivent se soumettre ou doivent paraître adhérer pour accéder à l’habitat ordinaire.

Cette recherche fera l’objet d’une restitution sous la forme d’une exposition temporaire organisée par l’Amulop, dans l’un des immeubles enquêtés. Au-delà de la présentation de documents d’archives visuelles et sonores, les visiteurs seront immergés dans des intérieurs reconstitués de différentes époques. Une forte attention sera portée aux enjeux pédagogiques de l’exposition, qui s’adresse notamment aux scolaires du territoire.

Ce projet réunit à la fois des chercheurs en histoire, en sociologie, en anthropologie, en histoire de l’art, des enseignants du secondaire, des archivistes et des médiateurs, mais la dimension participative de l’enquête est essentielle. Celle-ci, ainsi que la création de l’exposition, seront menées en collaboration avec les acteurs locaux :

  • habitants et associations
  • acteurs institutionnels: municipalité, communauté d’agglomération
  • établissements scolaires et universitaires
Présentation scientifique du projet

Alors que de nombreux travaux ont récemment été consacrés au logement des migrants dans des formes d’habitat spécifiques tels que meublés, bidonvilles, foyers et cités de transit (Hmed, Lévy-Vroélant, Blanc-Chaléard, Cohen, David), la question de l’habitat ordinaire reste peu étudiée. Les intérieurs domestiques de ces logements ordinaires en particulier n’ont guère été étudiés, alors qu’ils font l’objet de stéréotypes persistants qui renvoient les migrants à une supposée incapacité d’habiter “correctement” leur logement à l’origine de troubles de voisinage. Le migrant rural stockant le charbon dans la baignoire des années 1950, les moutons égorgés des années 1960, ou encore le “bruit et l’odeur” des années 1990 sont les manifestations les plus connues de cette idée qui délégitime le droit des migrants au logement ordinaire.

Ce projet de recherche entend se pencher, à partir de l’étude de quatre immeubles, d’une part sur les modalités et les temporalités d’accès des migrants à ces logements ordinaires et d’autre part sur leurs façons de s’approprier ces intérieurs. Il vise à développer l’hypothèse que, pour les migrants, l’accès au logement ordinaire marque l’aboutissement de trajectoires résidentielles complexes et constitue une forme de reconnaissance de leur aptitude à habiter le logement selon les normes dominantes. On interrogera donc à la fois les stratégies des migrants pour accéder à ces logements ordinaires, l’intériorisation (ou le rejet) de ces normes, mais aussi la façon dont l’accès au logement ordinaire modifie en soi les modes d’habiter. L’ensemble des migrations qui se sont déployées en France au cours du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui (migrations provinciales, étrangères et (post-)coloniales) seront prises en compte, ce qui permettra de comparer les effets des différentes variables qui conditionnent leur situation : juridiques ; économiques ; sociales ; ou encore démographiques.

  • Le premier axe de la recherche portera sur les parcours résidentiels des migrants et les modalités de l’accès au logement ordinaire. On s’intéressera d’une part à la situation économique des migrants et aux évolutions législatives qui favorisent le passage au logement ordinaire. Derrière les mécanismes structurels se jouent également des interactions entre locataires, propriétaires et leurs représentants qui méritent d’être observées de près.
  • Un deuxième axe concerne les modes d’habiter et d’appropriation de ces logements. On étudiera la composition des ménages (recomposition de la parenté, cohabitations intra ou inter-familiale) et les relations qui se nouent à l’intérieur du logement et dans les parties communes. L’organisation des pièces, les formes de consommation (ameublement, décoration, electroménager), l’usage des éléments de confort (eau et chauffage) sont autant de points qui déterminent les modes d’habiter (sommeil, cuisine, ménage, rythmes de vie, loisirs domestiques, etc.) L’origine sera considérée comme une variable parmi les autres (genre, classe, génération, rapport à la culture rurale, pratique religieuse, ou encore l’âge des habitants) pour analyser ces comportements.
  • Un troisième axe concerne la patrimonialisation et la muséographie de l’habitat des migrants. Quelle valeur peuvent revêtir ces espaces pour leurs anciens habitants ? Alors qu’on assiste depuis peu à une prise en considération de la mémoire des migrations sous l’angle patrimonial (Barbe et Chauliac, Baussant et al.), quelles sont les déclinaisons patrimoniales qui en découlent : « monument historique », « patrimoine culturel immatériel » basé sur des relations sociales, « patrimoine négatif » dont il faut préserver la dimension critique (Wahnich) ? Quelles formes muséographiques pour rendre compte de cette histoire et de sa mémoire ?

CHS